Paul Bert de la physiologie à l’Indochine

Lhermitte « La leçon de Claude Bernard »

Lhermitte « La leçon de Claude Bernard »

Observons encore le « portrait de famille » de Lhermitte. Paul Bert a  fière allure entre Amédée Dumontpallier et Arsène d’Arsonval. Comme son ami Marcellin Berthelot, il fut l’un des « mandarins engagés » – expression empruntée à Pierre Huard – de la Troisième République. Paul Bert servit-il de modèle à Georges Duhamel pour le Léon Schleiter de la Chronique des Pasquier ? L’écrivain dépeint un assistant de Paul Dastre en Sorbonne, socialiste de gauche « nuance Guesde ». Paul Bert était républicain, anticlérical, ami de Gambetta. Le doute est donc permis…

Fils du directeur des services de la préfecture de l’Yonne, Paul Bert voit le jour à Auxerre le 19 octobre 1833. Il a le malheur de perdre prématurément son frère aîné et sa mère. Brillant élève du collège Jacques Amyot d’Auxerre, Paul doute de sa voie après le baccalauréat. Il suit d’abord les cours de l’École Polytechnique, sans vouloir devenir ingénieur. Membre de la Société des sciences historiques et naturelles de l’Yonne (1855), dont il gère les collections zoologiques, Paul Bert obtient sa licence en droit (1857). Il séjourne en Algérie, avant de devenir l’assistant bénévole de Pierre-Louis Gratiolet dans la chaire d’« Anatomie comparée » du Muséum national d’Histoire naturelle. Sous l’influence d’Henri-Milne Edwards, professeur de « Zoologie (Mammifères et Oiseaux) », Paul Bert décide de se consacrer à la physiologie. Il obtient successivement sa licence ès sciences naturelles (1860), son doctorat en médecine (1863), puis son doctorat ès sciences naturelles (1866). Claude Bernard, qui siège dans ses jurys, le prend comme assistant au Collège de France (1863-1866). Chargé de cours de physiologie et zoologie à la faculté des sciences de Bordeaux (1866), Paul Bert assure au Muséum la suppléance de Pierre Flourens dans la chaire de « Physiologie comparée » (1867-1868). Il succède finalement à Claude Bernard, comme professeur de physiologie à la Sorbonne (1868). Entretemps, Paul Bert a épousé la jeune écossaise Joséphine Clayton, fille d’un pharmacien de Keith (1865). Le couple aura trois filles, Henriette, Pauline et Léonie.

Paul Bert entre officiellement en politique au cours de la guerre de 1870. Secrétaire général de la préfecture de l’Yonne (1870), puis nommé par Gambetta préfet du Nord (1871), il est élu conseiller municipal d’Auxerre (1871) et député de l’Yonne (1872). Paul Bert sera réélu quatre fois à la chambre. Il est inscrit au groupe de centre gauche de l’« Union républicaine », fondé par son ami Gambetta – auquel il succèdera. Nommé ministre de l’instruction publique et des cultes dans l’éphémère ministère Gambetta (novembre1881-janvier 1882), Paul Bert se voit confier par Freycinet le poste de Résident général de France en Annam et au Tonkin (1886). Il déploie en Indochine une intense activité qui l’épuise. Atteint de dysenterie amibienne, Paul Bert meurt à Hanoï le 11 novembre 1886. Des funérailles nationales, présidées à Auxerre par son ami Marcellin Berthelot, honoreront sa mémoire (1887).

Paul Bert ayant été à la fois homme de science et homme d’État, il convient d’évoquer ces deux aspects de son oeuvre. Comme plusieurs disciplines scientifiques et de nombreux sujets ont suscité son intérêt, seuls quelques exemples significatifs seront mentionnés. Naturaliste, Paul Bert étudie la flore de l’Yonne et l’Amphioxus lanceolatus présent dans le Bassin d’Arcachon. Biologiste, il s’intéresse aux réactions productrices d’énergie et aux propriétés des enzymes. Dans le domaine de l’anesthésiologie, il étudie les conditions d’administration du protoxyde d’azote, du chloroforme et de l’éther, concevant des « mélanges titrés ». En physiologie végétale, le savant conduit des investigations sur les mouvements des plantes et la photosynthèse. Mais, ce sont les travaux de physiologie animale de Paul Bert qui ont le plus marqué les esprits. Utilisant un appareillage spécifique – notamment des « cloches » ou caissons -, le savant étudie l’influence des variations de pression et de composition de l’atmosphère sur les phénomènes vitaux. Il démontre ainsi que, tout comme l’hypoxie, l’hyperoxie est dangereuse pour l’organisme (« effet Paul Bert ») et il formule la loi générale des tensions partielles. Exposées dans l’ouvrage La pression barométrique, recherches de physiologie expérimentale (1878), ces recherches jettent les bases de la médecine aéronautique moderne et permettent de prévenir les accidents de plongée. Par ailleurs, Paul Bert étudie la transplantation des hétérogreffes et la résistance des voies aériennes à la pénétration de l’air.

Dans ses fonctions politiques et administratives, Paul Bert cristallise ses activités sur les questions d’enseignement. Cet admirateur de Condorcet et de Lakanal participe, aux côtés de Jules Ferry, Marcellin Berthelot et Jean Macé, à la fondation de l’« école gratuite, laïque et obligatoire ». Paul Bert se trouve à l’origine de plusieurs réformes, portant sur les différents degrés académiques. Son nom s’attache aux lois du 9 août 1879 (création des écoles normales primaires) et du 30 octobre 1886 (laïcité du personnel enseignant primaire). Paul Bert signe par ailleurs plusieurs manuels scolaires reflétant ses convictions, comme La première année d’enseignement scientifique (1882) ou L’instruction civique à l’école (1882). Enfin, en Indochine, il tente d’appliquer – dans un contexte difficile – ses conceptions personnelles de l’administration coloniale : innover tout en respectant les cultures locales.

Philippe Jaussaud, EA 4148 « Sciences et Société : Historicité, Éducation, Pratiques (S2HEP) et IUT (Département de Génie biologique), Université Claude Bernard Lyon 1.

Bibliographie sommaire

Huard, Pierre (1979) L’œuvre scientifique de Paul Bert, Histoire des Sciences Médicales, vol. XV, pp. 159-169.

Huard, Pierre (1979) Paul Bert homme politique (1833-1885), sa carrière eut pour théâtre la France et le Vietnam, Ibid., pp. 237-245.

Kotovtchikhine, Stéphane (2000) Paul Bert et l’Instruction publique, Dijon : Éditions Universitaires de Dijon, 501 p.

Mani, Nikolaus (1970) Bert, Paul, in : C. Gillispie (ed.), Dictionary of Scientific Biography, New-York : Charles Scribner’s Sons, vol. II, pp. 59-63.

Rostène, William (2006) Paul Bert : précurseur de la médecine de la mer et des airs, Pour la Science, n°346, pp. 7-11.

Rostène, William (2006) Paul Bert : homme de science, homme politique, Journal de la Société de Biologie, vol. CC, n°3, pp. 245-250.

Rostène, William (2012) Paul Bert (1833-1886) politicien acharné, scientifique méconnu, Biofutur, n°335, pp. 58-60.

Soisson, Jean-Pierre (2008) Paul Bert. L’idéal républicain, Dijon : Éditions de Bourgogne, 169 p.

http://www.societepaulbert.fr/

http://www.inrp.fr/edition-electronique/lodel/dictionnaire-ferdinand-buisson/document.php?id=2173